Retour au travail après un cancer : comprendre les séquelles et les défis de la reprise
La fin d’un long arrêt maladie ne signifie pas toujours la fin de la maladie dont on est atteint. Celle-ci peut être chronique. On peut également faire face aux conséquences de la maladie qui peuvent parfois être longues et durables. Ces séquelles peuvent être liées à la maladie elle-même, aux soins ou aux traitements. Il peut parfois être difficile d’en parler. On peut se sentir incompris, voire en décalage avec son entourage personnel ou professionnel. Encadrer, accompagner la reprise au travail en adaptant l’environnement ou les missions, en proposant des solutions et en permettant au salarié concerné de se réinventer, le tout en étant à l’écoute de ses besoins devient alors primordial.
Dans ce témoignage, Muriel, chargée de mission, partage son parcours de reconstruction face à la leucémie myéloïde aiguë. De l’annonce de la maladie au retour en entreprise, elle décrit la réalité souvent invisible des séquelles et les défis d’une reprise d’activité.
« Vivre avec une leucémie, puis avec ses séquelles, m’a appris à repenser totalement ma vie. Je vois le travail d’un tout autre regard. Il reste juste une étape de notre existence. »
Nous sommes heureux de vous partager son témoignage.
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre maladie en quelques mots ?

Je suis aujourd’hui chargée de mission au sein de l’Urssaf Picardie. Je travaille à ce jour au service de la communication.
J’ai été touchée par une leucémie myéloïde aiguë en janvier 2024. Après l’annonce de la maladie, tout s’est effondré : l’hospitalisation en urgence, tout quitter du jour au lendemain, sans préparation, sans repères. Les premières séances de chimiothérapie intensives sont mises en place rapidement. Elles ont été couronnées d’un résultat médiocre. Seule la greffe de moelle osseuse était envisageable.
L’hématologue m’a proposé un nouveau traitement avant la greffe sans en connaître les répercussions compte tenu de mon profil atypique. Elle m’a fait une confiance immense. Ce que nous apprenons mais que beaucoup de personnes oublient c’est que chacun est responsable de ce qu'il fait de sa vie. Nous avons tissé une forte relation de soignant à patient. Elle a été pour moi une partie de ma guérison.
Le retour au travail est loin d’être simple. Il est souvent difficile d’en parler. De plus, chaque pathologie l’est aussi et les conséquences – visibles ou non – peuvent être lourdes et durables.
Vivre avec une leucémie, puis avec ses séquelles, m’a appris à repenser totalement ma vie. Je vois le travail d’un tout autre regard. Il reste juste une étape de notre existence. Il ne se limite pas à une fonction productive. Il est aussi un espace d’engagement, de contribution collective et d’équilibre personnel. Cette dynamique apporte un confort et donne tout son sens à notre utilité dans ce monde.
Comment avez-vous concilié votre cancer, votre handicap et votre travail ?
Ma reprise adaptée a eu un impact très positif sur ma manière de travailler. Je n’ai subi aucune pression pour intégrer un timing précis ou pour répondre à des exigences incompatibles avec mon état de santé. La charge de travail a été ajustée, ce qui m’a permis de retrouver un rythme soutenable et de me réinvestir progressivement.
Cette transition m’a offert un cadre plus serein, mieux aligné avec mes capacités actuelles, tout en me permettant de continuer à contribuer pleinement aux projets de l’Urssaf.
J’ai pu bénéficier d’un temps partiel thérapeutique, puis d’une reconnaissance en invalidité de niveau 1, ce qui m’a permis de reprendre mon activité professionnelle dans des conditions adaptées. J’exerçais auparavant des fonctions de manager, mais mon état de santé ne me permettait plus d’assumer la pression et l’investissement constant que ce type de poste exige. Je remercie l’Urssaf de m’avoir offert la possibilité d’évoluer vers un poste de chargée de mission en communication. Sans ces aménagements, je n’aurais pas pu envisager une reprise. Après un an et demi à vivre sous une pression permanente liée à la maladie, il était essentiel de retrouver un cadre de travail compatible avec ma santé et ma vie personnelle.
Au bout d’un an et quatre mois post greffe de moelle osseuse, revenir dans la vie active reste du domaine de quelque chose de totalement irréaliste. Au-delà des aspects médicaux, il y a aussi un ressenti parfois difficile : celui de ne pas être pleinement comprise, voire de se sentir en décalage ou marginalisée… Afin de préserver mon équilibre physique et psychologique, j’ai mis en place différents dispositifs d’accompagnement. Je bénéficie notamment d’un suivi en sophrologie pour travailler sur les angoisses liées à ma pathologie. Durant la période de maladie, des séances régulières de sophrologie et de massage ont permis d’atténuer les tensions corporelles et psychiques. Je poursuis actuellement ces accompagnements, de manière moins intensive.
Merci également à mon entourage proche, ils ont été un havre de paix et de compréhension.
Si le travail est perçu comme un espace de sens, il doit aussi pouvoir s’ajuster à la réalité concrète post pathologie.
À mon retour récent en octobre 2025, j’ai eu une fatigue qui n’était pas ordinaire. Elle est par ailleurs toujours présente mais moins importante. Elle peut survenir brutalement, sans prévenir et m’arrêter net dans tout ce que j’entreprends. Je dois également composer avec mes angoisses de vivant à toute épreuve. Il a fallu apprendre à gérer cette réalité, souvent invisible pour l’entourage.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Qu'est-ce qui vous a aidé ?
Je suis rentrée à mon domicile pratiquement sans anticorps et très anémiée. Un simple rhume pouvait m’amener à être hospitalisée en urgence.
La période post allogreffe est marquée par des mois d’isolement. Je ne pouvais sortir dehors qu’avec un masque.
Pendant un an, j’ai survécu sans perdre la lueur d’un espoir d’aller mieux. Je prenais 26 médicaments par jour ! J’ai repris mes activités sportives malgré une fréquence cardiaque très élevée au repos et une santé précaire. De plus, vous devez trouver la force de ne pas vous laisser aller pour en finir, compte tenu de certaines souffrances que vous subissez quotidiennement. Vous devez aussi assurer l’éducation de vos enfants. Les épargner du mieux que vous pouvez.
Concilier maladie, handicap et travail est un équilibre fragile. Cela demande des ajustements, de l’écoute et surtout une meilleure connaissance de ses limites.
Aujourd’hui, j’avance autrement : en respectant mon rythme, en acceptant mes contraintes, mais aussi en restant engagée et investie.
Ce parcours m’a appris qu’il est possible de continuer à travailler, différemment, avec plus de justesse et d’humanité.
Selon vous, comment peut-on améliorer l’accompagnement des salariés malades en entreprise ?
Il me semble essentiel de faire évoluer le regard porté sur ces situations. Faire confiance aux personnes qui reviennent est fondamental. Traverser une telle épreuve vous transforme profondément : lorsqu’on choisit de revenir travailler, c’est avec une réelle volonté d’engagement, de sens et d’investissement.
Le retour au travail après une maladie grave ne devrait pas être une simple reprise, mais une transition accompagnée, reconnue et adaptée.
L’accompagnement des salariés malades ou aidants passe par une écoute, une individualisation des situations. Chaque parcours est différent et les solutions doivent être adaptées au cas par cas. Proposer un parcours retour à la santé dans le monde du travail peut être envisagé. Il est essentiel de développer davantage de souplesse dans l’organisation du travail afin d’instaurer un climat de confiance. C’est fondamental de pouvoir parler sans crainte de sa situation, cela permet d’anticiper les difficultés et d’éviter les ruptures professionnelles.
Si vous aviez un conseil ou une bonne pratique à partager
Il faut à mon sens favoriser l’inclusion. C’est avant tout changer le regard. Il ne s’agit pas seulement d’adapter un poste, mais de reconnaître pleinement la place et la valeur de la personne dans l’équipe. Cela passe par : la sensibilisation des équipes pour mieux comprendre les réalités du handicap et de la maladie. La formation des managers pour adopter une posture juste et bienveillante. La mise en place d’un cadre clair où la parole est possible sans jugement. Une logique d’adaptation continue plutôt que ponctuelle. Notre société impose des cadences de travail qui restent tellement importantes que personne n’a le temps. Cela fragilise la vie des individus. Après le cancer, nous sommes loin de cette synergie. Le corps nous rappelle que nous ne pouvons plus. Nous prenons conscience de notre vulnérabilité, de notre individualité. Une autre épreuve commence. Même si nous pensons que c’est fini : nous devons apprendre à revivre vraiment. C’est un paradoxe. J’ai comparé ma vie professionnelle d’avant. Là, à l'instant T, je me rends compte que j’avance avec gratitude et fragilité entre vie retrouvée et repères à construire. C’est un nouveau combat, plus silencieux mais tout aussi réel.
Merci Muriel pour votre témoignage.
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